Livre : "Soufi ou mufti ?" par A-M. Delcambre














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Présentation par André Dufour du livre :

Soufi ou mufti ? **
** Soufi ou Mufti. Anne-Marie Delcambre. Desclée de Brouwer éditeur


Pour connaître la réponse à cette question qui porte sur l’avenir de l’Islam et qui oppose le croyant attaché à la spiritualité (le Soufi) au juriste et politique (le mufti), le plus simple est de lire le dernier livre d’Anne-Marie Delcambre et sa préface élogieuse de Daniel Pipes. C’est un ouvrage à la fois d’érudition et de vulgarisation, véritable encyclopédie de poche et guide indispensable à celui ou celle qui, sans préparation préalable, s’aventurerait dans la lecture du Coran ou simplement des apologistes de l’islam et, bien entendu pour celui qui essaie de comprendre ce qu’est l’islamisme dans la mesure où celui-ci se distinguerait de l’islam tout court, ce qui n’est pas évident, tant la ligne de partage entre ces deux concepts semble ténue.


Les thèmes sont classés dans l’ordre alphabétique. On peut donc, selon le cas, le lire dans l’ordre ou en consulter un sujet ; à la lettre A, par exemple, on trouve 1. Abrogation, 2. Adultère, 3. Apostasie. A la lettre B nous avons 4. Blasphème, 5. Boissons alcoolisées, et ainsi de suite.


Compte tenu de la richesse du livre, qui rend impossible l’analyse exhaustive dans le cadre limité du présent bloc-notes, limitons nous ici à A.1 «Abrogation». Que signifie cette notion dans la pensée musulmane ?

Il n’est pas toujours aisé pour un non-initié de se rendre compte que les surates du Coran ne sont pas présentées dans l’ordre chronologique de leur «révélation» mais… dans un ordre décroissant de leur taille, le premier et le plus long qui suit «l’Ouverture» étant la «surâtu-l-baqara» (sourate La Vache) avec ses 286 longs versets, tandis que sont reléguées en queue du peloton, et quelque peu dans le désordre, les sourates de moins de 10 versets, certaines n’en comptant que trois. Et pour corser le tout, le lecteur apprendra qu’il doit chercher à quelle époque Allah, par le truchement de l’ange Gabriel, a soufflé les versets dans l’oreille de son prophète élu: avant l’hégire, c'est-à-dire au début de la carrière de Mahomet à la Mecque, ou après l’hégire, c'est-à-dire à partir de Médine.

Or, à La Mecque, Mahomet, en position de faiblesse et cherchant encore sa voie face au culte local des trois divinités féminines, emploie un langage beaucoup plus bienveillant, plus pacifique, plus tolérant envers les religions, venues de l’extérieur, implantées en Arabie (judaïsme, christianisme, zoroastrisme) qui lui servent de modèles, que durant sa phase médinoise.

Par exemple, on trouve dans le Coran cette sourate «Dis !: Ô vous les infidèles. Je n’adore pas ce que vous adorez. Et vous n’êtes pas adorateurs de ce que j’adore. Je ne suis pas adorateur de ce que vous adorez. Et vous n’êtes pas adorateurs de ce que j’adore. À vous votre religion, et à moi ma religion». Quel bel exemple de la célèbre tolérance religieuse qui, selon ses thuriféraires, caractérise la doctrine mahométane ! Bien plus tolérante que le Christianisme à la même époque.

D’autant plus que placée presque à la fin du Coran, cette sourate 109, dite «Les infidèles», pourrait passer pour le couronnement du Coran, cet édifice spirituel dicté par Allah soi même. De même ce verset 62 de la sourate La Vache "Ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Nazaréens (nom que les juifs donnaient aux Chrétiens) et Sabéens, quiconque d’entre eux qui a cru en Allah, au Jour dernier et accompli de bonnes œuvres, sera récompensé par son Seigneur"… (on sent ici l’influence de la pensée juive consignée dans le Talmud : «Les Justes de toutes les nations auront accès au Monde à vénir»).

L’ennui, c’est que ces sourates datent de la période mecquoise, donc d’avant l’hégire, à une époque ou Mahomet et sa poignée de disciples sont en position de faiblesse, alors que par la suite, durant la période médinoise qui voit les forces et les richesses de Mahomet croître, le ton des autres sourates se durcit pour en arriver à l’appel à l’asservissement, à l’abaissement, à l’humiliation et au meurtre des Juifs, des Chrétiens, des Zoroastriens et autres infidèles.


Alors, dira-t-on, le Coran se prêterait donc à différentes lectures de sorte que sans qu’il ne soit nécessaire de le reformer, il suffit de faire son choix entre les différents versets ; donc l’islam peut, sans se réformer, se révéler une religion d’amour, de tolérance et de paix pour peu que les musulmans éclairés relèguent aux oubliettes les versets politiquement incorrects de nos jours. C’est oublier que l’islam est verrouillé et qu’aucun choix n’est laissé au Musulman pour s’écarter d’un iota de la tradition sans tomber dans le crime d’apostasie, ne serait-ce que par le principe de l’Abrogation instauré par les «savants» mahométans, à savoir que, lorsque deux versets se contredisent, le verset «révélé» en dernier abroge le ou les versets qui l’ont précédé et ont force de loi pour l’éternité.

Il semblerait dès lors que l’éternité de la Parole d’Allah soit de bien courte durée même si, comme le veut la tradition, le verset le plus récent est plus parfait que celui qu’il remplace. Ce sont en tout cas les versets les plus durs, les moins tolérants, les plus violents de la période médinoise qui semblent avoir «abrogé» les plus conciliants, les plus tolérants, les plus pacifiques d’avant l’hégire, c’est du moins ce que m’affirment mes amies et amis issus de l’Islam et qui aspirent à un islam réformé, qu’ils estimeraient possible si, comme ils le disent, les penseurs musulmans partisans d’un tel aggiornamento se montraient moins timorés et si nos autorités ne se rangeaient pas du côté des conservateurs et des fondamentalistes fédérés au sein du CFCM et courtisaient moins cet islam rétrograde et insoluble dans la République.


«Vaste programme» comme disait le générale De Gaulle. Je crains pour mes amies et amis (et pour nous mêmes) que cette génération ne verra pas pointer un tel avènement.Anne-Marie Delcambre se réfère beaucoup à Daniel Pipes qui a préfacé son livre.

Leur vision de l’Islam est convergente ; ce qui les différencie semble-t-il, c’est le degré de pessimisme (il est en effet difficile, en matière d’islam, de parler d’optimisme) qui transparaît je crois dans le sous titre : «Quel avenir pour l’islam ?».

Le plus grave reproche que d’aucuns font à Anne-Marie Delcambre c’est de ne pas appartenir à la cohorte de professeurs formatés de gauche, ce qui la rend suspecte d’islamophobie, mais plus crédible que les hagiographes prétendus islamologues ou historiens.


Encore que le fait d’éprouver peu d’attirance pour une religion ou une autre puisse être considéré comme une forme de racisme, l’islam n’est pas la seule religion qui véhicule l’intolérance et qui porte un lourd passé de crimes. Le supplice et l’abominable mise à mort du tout jeune Chevalier de la Barre par le clergé catholique sous le règne Louis XV ne plaide pas en faveur du catholicisme.

Mais ce genre d’abomination n’étant pas inscrit dans le Nouveau Testament, l’Eglise a pu se libérer sans se renier, bien au contraire, de ces pratiques barbares, la séparation entre le temporel et le spirituel, entre l’Eglise et l’Etat, ayant parachevé l’intégration de l’Eglise dans le cadre des lois de la République. Au point qu’on imagine mal l’Eglise catholique d’aujourd’hui torturer et mettre à mort un individu pour propos ou écrits qu’elle jugerait blasphématoires.


Or, c’est ce que l’islamisme fait encore en ce moment même et entend imposer ce retour aux pratiques barbares, cet abaissement de la femme, cet étouffement de la pensée libre à tous les Musulmans qui tentent d’adapter leur foi aux mentalités des temps modernes. Si combattre cette barbarie, cette idéologie dangereuses, est qualifié d’islamophobie, soyons islamophobes comme le sont de nombreuses musulmanes et de nombreux musulmans.


Je ne crois pas trahir l’auteur en disant qu’elle met son érudition et son talent au service de la liberté, de l’égalité et de la fraternité pour toutes les musulmanes, pour tous les musulmans. À lire sans retenue, à relire et à conserver précieusement pour le consulter et s’y référer.



AUTRE COMPTE RENDU DE LECTURE :


Anne-Marie Delcambre, Soufi ou mufti ? Quel avenir pour l’islam ? Paris, 2007, Desclée de Brouwer

Anne-Marie Delcambre est arabisante et spécialiste du droit musulman. Elle connaît la langue arabe classique et tous les textes fondateurs de l’islam : le Coran, les hadiths, les recueils de lois, les décisions des quatre écoles juridiques, qui ont été prêchés ou écrits entre 611, au tout début de la prédication, et la fin du VIIIe siècle, quand tout a été terminé, que le licite (ou hallal) a été distingué de l’illicite (ou haram) et que la charia, la voie à suivre et la loi à appliquer en toute occasion dans les pays islamiques et dans ceux qui sont en passe de le devenir, a été pour toujours tracée.

Elle connaît aussi bien ces textes et traditions que les muftis et autres imams, et mieux que tous les intellectuels laïques, dits musulmans ou d’origine musulmane, qui se répandent dans les media. Elle a pour principales qualités le souci de la vérité, la volonté ne rien cacher et de ne rien dissimuler, l’ambition de tout dire de ce qui est établi, attesté, avéré. Rien ne lui est plus étranger que la tartufferie. C’est ce qui fait la force de ses livres.

Son dernier livre Soufi ou mufti ? a pour point de départ (cf. Introduction, p 17 à 22) les débats qu’elle a avec Daniel Pipes, ce spécialiste américain du monde arabe et bon connaisseur de l’islam qui préface d’ailleurs son livre, au sujet de la nature de l’islam ou du sens des textes, que ce sens soit littéral ou qu’il soit « figuré » ou symbolique. Les termes de ce débat sont résumés par les deux mots du titre : soufi et mufti, lesquels recouvrent une grande question : l’islam est-il une religion (soufi) ou un droit (mufti) ? Une mystique présentée comme libre et parfois comme libertaire, ou bien un code de normes contraignantes, établies il y a quatorze siècles et qui s’appliquent à la vie des hommes, du berceau au tombeau, qu’elle soit privée ou publique, aux mœurs et à l’organisation politique, aux « arts » et à la physiologie du corps, aux rites de purification, à l’accouplement, à la vie intellectuelle ?

Daniel Pipes penche pour le premier terme de l’alternative (soufi) ; Anne Marie Delcambre pour le second (mufti). De fait, elle examine, sous la forme d’un dictionnaire (articles abrogation, adultère, apostasie, blasphème, boissons alcoolisées, charia, communauté, dialogue avec l’islam, enseignement coranique, Eurabia, fatwa, frères musulmans, gens du Livre, hérésies, homosexualité, Iran, islam de France, islam des Lumières, islamisme, islamophobie, Israël, jihad, langue arabe, martyr, monothéisme, musique, mysticisme musulman, orientalisme, paradis, philosophie arabe, prophète de l’islam, purification, sourates du Coran, voile) les grandes questions que pose l’islam.

L’article 1 abrogation est sans doute le plus important. L’abrogation est la règle qui permet d’interpréter le Coran. La voici résumée : quand deux versets se contredisent sur un point, ce qui se produit souvent, la prédication de Mahomet s’étalant sur vingt ans environ, de 611 à 632, c’est le dernier verset « révélé » qui fait autorité et qui abroge tous les versets antérieurs.

Aussi pour lire le Coran et en comprendre le sens, il faut le lire, non pas dans l’ordre dans lequel il est présenté (des sourates, ou ensembles de versets, les plus longues aux sourates les plus courtes), mais dans l’ordre chronologique dans lequel les versets ont été prêchés. La chronologie, l’histoire réelle, la succession des faits font apparaître une rupture fondatrice : l’hégire, c’est-à-dire le début officiel de l’islam et du comput islamique. C’est en 622 que Mahomet a fui La Mecque, où il ne comptait que peu de disciples, pour se réfugier à Médine, où il a levé des armées et d’où il a imposé par le sabre sa loi aux Arabes. Les sourates de La Mecque (de 611 à 622) sont gentillettes, les sourates de Médine ne le sont pas ; elle sont guerrières, violentes, agressives.

Chaque question, une fois exposée et illustrée par de nombreuses citations, est pensée et éclairée à la lumière de l’alternative soufi ou mufti, et aussi tranchée, mais jamais de façon arbitraire, sans hostilité, ni partialité. Anne-Marie Delcambre fait parler les textes, les traditions, les lois, le droit, les fatwas, etc. lesquels sont éloquents.

De fait, son ouvrage est un manuel qui se lit en lecture continue et qui peut être consulté, comme le sont les dictionnaires. Ainsi, peu à peu, d’un livre à l’autre, elle constitue une encyclopédie de l’orthodoxie islamique qu’elle destine aux citoyens, vigilants ou éclairés, qui sont désireux de comprendre le monde et qui ne prennent pas des vessies pour des lanternes ou qui ne croient pas que l’on puisse « changer la vie », le monde, la société ou quoi que ce soit d’autre, à grands renforts de formules magiques ou autres, de mensonges, de vérités tronquées, de dissimulations.